Editorial 2010

du bulletin de la Société des Amis des Monuments Rouennais.

Tout vient à point, dit-on, à qui sait attendre. Ce pourrait être – combien rouennaise ! – une devise pour nous tous, amis et défenseurs du patrimoine, qui depuis si longtemps lançons des idées, alertons les autorités, appelons au sauvetage ou encore suggérons la reconversion d’édifices dignes d’intérêt. Il a fallu ainsi vingt ans pour qu’aboutisse l’audacieux projet de transformation en musée de la Corderie de Bondeville, réalisation exemplaire qui mériterait seulement davantage de publicité. Il en a bien fallu autant pour que soit mise hors de péril la petite chapelle des Ursulines, qui attend d’ailleurs toujours la restauration intérieure de ses fragiles stucatures ; et même encore plus – L.R. Delsalle, son patient défenseur en sait quelque chose – pour que les bâtiments de l’ancienne teinturerie Auvray, sur le Robec, retrouvent, si l’on ose dire, une nouvelle jeunesse. A cette aune, le clocheton manquant de la Cathédrale et ses trois frères guère plus « vézillants », parait-il, devraient être remplacés ou consolidés presque rapidement : n’avait-on pas jadis tergiversé durant un demi-siècle avant de se décider à les mettre en place ? « Festina lente » : Hâte-toi lentement… Le vieux Romain qui nous a laissé ce précepte avait dû voyager du côté de Rothomagus…

monet Ces trop fréquentes leçons de patience et longueur de temps nous font d’autant plus goûter l’heureuse surprise de réalisations accélérées et de programmes effectivement suivis d’effet. Songeons, pour les premières, au travail en cours sur les portails ouest de la Cathédrale, fruit inespéré d’un plan de « relance » économique et promesse à court terme d’un aperçu éblouissant de cette façade entièrement ravalée, dont peu de générations ont eu le bénéfice. Ajoutons-y la finalement rapide démolition de l’ex-palais des congrès, derrière des palissades opportunément garnies de panneaux explicatifs dont beaucoup de Rouennais auront apprécié la qualité d’informations sur l’histoire des lieux et leurs constructions successives. La disparition de ce bâtiment offre provisoirement des vues inédites sur la Cathédrale. Mais elle démontre aussi, vue de la place, l’erreur qu’aurait été de laisser là un espace vide, rompant l’équilibre des édifices et ne laissant en toile de fond que les tristes pignons des immeubles voisins.

Evoquons d’autre part la programmation de travaux qui, pour une fois, nous sont non seulement présentés avec un financement précis mais, mieux encore, engagés aussitôt. La Ville a en effet prévu, hors du lourd chantier de Saint-Ouen et de sa tour-lanterne, toute une série d’interventions ponctuelles qui vont du nettoyage de statues ornant le Musée des Beaux-Arts jusqu’à la restauration d’un monument classé comme la Fierte, devant une Halle aux Toiles déjà précédemment ravalée, ou à d’importants travaux dans les parties hautes du temple Saint-Eloi. Plusieurs de ces opérations sont réalisées ou en cours d’achèvement, ce qui laisse bien augurer des suivantes, prévues à l’Aître ou sur la façade de Saint-Maclou.

Autre sujet de satisfaction, l’attention enfin accordée à nos avertissements réitérés (depuis bientôt trente ans !) concernant le Cimetière Monumental et son inquiétante dégradation. Cet ensemble majeur, dont le succès sans cesse accru lors de nos visites guidées pour les Journées du Patrimoine montre bien qu’il ne laisse pas le public indifférent, est victime du vandalisme (bustes de bronze volés, chapelles fracturées et pîllées…) mais souffre aussi d’un manque d’entretien (signalétique déficiente , végétation incontrôlée, tombes célèbres à l’abandon…). C’est pourquoi nous avons apprécié la création d’un groupe de travail réunissant associatifs et responsables municipaux, qui après visite sur le terrain a programmé une amélioration de la signalétique, un élagage ou abattage d’arbres devenus gênants et des interventions sur quelques tombeaux comme celui du maire Verdrel, dont on espère rétablir le buste, ou ceux d’artistes proches du milieu impressionniste honoré cette année.

Dans un autre domaine, on se réjouira de voir ravalées diverses belles demeures du XIXe siècle citées dans notre recueil : ainsi à l’angle des rue et place des Carmes, ou à l’angle des rues Lecanuet et Jeanne-d’Arc, le haut de la rue Beauvoisine voyant quant à lui de bonnes mises en valeur de pans de bois et la rue du Moulinet un important travail sur l’hôtel Gorge (ou de Bailleul) au n° 7. On ne polémiquera nullement sur la tourelle reconstituée de l’hôtel de Bourgtheroulde (dont les bâtiments attenants illustrent, malheureusement, un « façadisme » indifférent aux intérieurs) et l’on se félicitera du remontage scrupuleux, à l’ancien emplacement de Paris-Normandie, d’une belle façade XIXe siècle – tout en déplorant que des prolongements fâcheux déparent la rue de l’Hôpital.

Si le modernisme n’a pas fini de poser problème avec l’immeuble à venir place de la Cathédrale, son expression mérite l’intérêt hors des quartiers anciens. Ainsi de la belle réussite de l’architecte Riccioti, à laquelle on aurait souhaité un autre destin et, sans doute, un meilleur emplacement ; ainsi de ce qui se construit du côté des Docks, dont une conférence nous entretiendra dans l’année à venir.

monet N’oublions pas pourtant des sujets d’inquiétude : pour l’ancien couvent (XVIIe siècle) des dominicains rue de Joyeuse, où l’on a renoncé à installer, comme espéré, les services de la DRAC ; pour le bel hôtel de Varneville au 22, rue de l’Hôpital ; et puis aussi, suite à leur mise en vente, pour l’ancien couvent de la Compassion ou pour le collège Bellefonds, dont la transformation envisagée en logements met en cause la conservation de leurs très intéressantes chapelles et de leur riche décor. Avec elles, c’est encore une fois un peu du patrimoine rouennais que l’on sacrifie, alors que des usages non destructeurs seraient possibles.

Concluons néanmoins sur une note plus gaie, en ne manquant pas d’évoquer le festival « Normandie impressionniste », grand événement de cet été. Cette révolution profonde de la peinture, désormais toute de lumière et de plein air, qui aujourd’hui encore fonde si largement notre esthétique et guide notre œil face à la nature, les A.M.R. de la Belle Epoque ne l’ont ni ignorée ni dénigrée, bien au contraire. Qu’on relise donc ce qu’écrivait leur Président d’alors, Raoul Aubé, saluant le « don magnifique » au Musée, en 1909, par « une personnalité rouennaise aussi appréciée pour ses goûts artistiques que pour ses entreprises philanthropiques et commerciales », d’une « collection de 56 toiles choisies parmi les meilleures de l’Ecole moderne, de cette école qu’on a appelée tour à tour réaliste, naturaliste, impressionniste, et qu’on pourrait qualifier mieux encore d’Ecole de plein air ». Et de préciser : « On y remarque notamment une prestigieuse Cathédrale de Rouen de Monet, admirable de caractère et d’atmosphère, et une toile célèbre de Sisley, L’Inondation, ainsi que des Brumes et des Bords de la Seine de ces deux excellents artistes » (1).

Le donateur dont il est question, François Depeaux (1853-1920), amateur aussi éclairé que négociant prospère (2), était, on le notera, membre fidèle de notre Société. Or croira-t-on que dans notre cité dont bien des rues honorent des personnages oubliés ou obscurs, personne, un siècle après ce merveilleux cadeau, n’a encore pensé à offrir ne fût-ce qu’une impasse comme pour le peintre Gauguin – car tous n’ont pas droit à une « Esplanade »... - à cet exceptionnel mécène ? En cette année de « Normandie impressionniste », c’est ce qu’en votre nom je suggère à la Municipalité de réparer enfin, et dignement.

Jean-Pierre CHALINE, Président

1) Bulletin des Amis des Monuments Rouennais, 1910, p.169-170. On notera que le peintre Pissarro fut l’un des nombreux signataires de la protestation des AMR contre la menace de destruction de la « Vieille Maison » de la rue Saint-Romain.
2) Sur François Depeaux, on pourra se reporter aux pages de J.-P. Chaline dans Les dynasties normandes, éd. Perrin, 2009, ou plus simplement au chapitre de François Lespinasse, François Depeaux, une grande collection rouennaise, dans le catalogue de l'exposition Une ville pour l'impressionnisme, sous la dir. de Laurent Salomé, musée des Beaux-Arts de Rouen - Skira Flammarion, 2010, et naturellement au livre de Marc-Henri Tellier, François Depeaux (1853-1920), le charbonnier et les impressionnistes, Rouen, 2010.