Editorial 2011

du bulletin de la Société des Amis des Monuments Rouennais.

Du beau, du bon, …du mauvais : c’est par ce clin d’œil à la publicité célèbre qu’on lisait naguère tout au long des tunnels du métro parisien qu’on est tenté de résumer la situation présente et les perspectives à moyen terme de notre patrimoine rouennais.

stjean Du beau, assurément, avec la restauration longtemps attendue de la Fierte, ce petit édifice Renaissance si important dans l’histoire de la cité et dont on oublie trop qu’il fut un des premiers classés de ses monuments historiques. Un travail bien mené par la Ville, sous le contrôle de l’architecte en chef Régis Martin qui a dirigé aussi la très remarquable restauration de la chapelle du lycée Corneille – objet d’une conférence très appréciée aux A.M.R. l’hiver dernier – et celle des façades de l’hôtel de Bourgtheroulde, dont il nous entretiendra en décembre prochain. Du très beau avec les portails retrouvés de la Cathédrale, dégagés amoureusement, sous la direction de l’architecte en chef André Lablaude, de la crasse qui en engluait les fines sculptures et qui dissimulait une polychromie oubliée. Il reste encore à faire, notamment au portail des Libraires actuellement noir et blanc, mais jamais, il faut le dire, notre église métropolitaine – sur laquelle paraîtra fin novembre l’ouvrage de référence s’il en est (1), fruit des recherches conjuguées de tous les spécialistes actuels – n’aura offert une vue aussi magnifique de sa façade occidentale.

stromainDu bon, avec l’achèvement prochain du Jardin d’Albane, au flanc nord de la Cathédrale si longtemps réduit à l’état de chantier ou de dépôt de matériaux ; avec la poursuite des travaux sur les hauts de l’abbatiale Saint-Ouen, dont il faut souhaiter qu’ils soient complétés de ravalements nullement ruineux dans le chœur ou le déambulatoire et - pourquoi pas ?- sur la façade XIXe siècle dont la noirceur semble vouloir stigmatiser l’œuvre, à la vérité, fort estimable de l’architecte Grégoire (2). Du très bon, avec l’ouverture annoncée d’un vaste programme de restauration (3) des façades, toitures, nef et transept nord de l’église Saint-Maclou. Ce joyau architectural, classé monument historique (1840) bien avant la Cathédrale elle-même et dont on ne comprend pas que, 67 ans après les bombardements, on n’ait pas trouvé les moyens de le remettre entièrement en état, devrait ainsi en deux ans (après les notables travaux du clocher dont on a rendu compte en 2009) retrouver une bonne partie de sa beauté perdue. Souhaitons donc vivement que, soucieux de la pierre, on n’oublie pas le bois : les portes dont la pluie ne cesse de dégrader les riches sculptures, ni enfin le somptueux décor baroque dont l’essentiel dort au sous-sol de la sacristie et qui transfigurerait le chœur actuellement d’une sécheresse affligeante.

Bon pour demain, moins bon dans l’immédiat apparaît le chantier de restauration des clochetons de la Cathédrale. Douze ans après la chute de l’un d’eux lors de la tempête du 26 décembre 1999 – qui croira qu’il fallait vraiment un tel délai pour les études préalables? -, on passe enfin aux interventions nécessaires, c'est-à-dire au démontage inévitable des trois autres tourelles dont, vu d’en bas, on n’imagine pas qu’elles mesurent 25 mètres et pèsent chacune 27 tonnes…Un coûteux travail (7,6 M. d’euros, à la charge de l’Etat propriétaire), une restauration minutieuse, dans le hangar 108 des quais, où des visites sont prévues ; en même temps une longue absence –au moins deux ans- durant laquelle, retour au temps de Flaubert, on pourra comme lui mesurer à quel point, sans l’indispensable entourage dû au ferronnier Marrou, la flèche apparaît laide et dissuasive pour le photographe.

clochetonSi d’autres chantiers encore, à l’extrême ouest de la ville en pleine transformation, ou rive gauche à l’ancienne usine « La Foudre » ou à l’ex-école normale de la rue Saint-Julien, permettent d’espérer d’heureuses créations ou reconversions, les inquiétudes l’emportent sur d’autres points et c’est dans le « mauvais » que fâcheusement s’inscrivent à la fois les cessions engagées d’édifices patrimoniaux et l’actuelle politique de révision du P.L.U..

Au titre des premières, citons la revente par l’Etat de l’Ancien couvent des dominicains (ou précédemment des clarisses) de la rue de Joyeuse, en un premier temps acquis pour y loger la DRAC. Dernier ensemble monastique de la Contre-Réforme dans une ville qui, sans états d’âme, rasa naguère ceux des Ursulines ou de la Visitation malgré nos protestations, qu’en restera-t-il une fois sacrifié à quelque projet d’immeubles locatifs ? L’exemple de la Compassion, où l’architecte se fait gloire d’avoir mis trois niveaux d’appartements dans l’ancienne chapelle désormais totalement dénaturée n’est pas là pour nous rassurer. Une même incertitude plane sur le devenir du beau bâtiment XVIIIe siècle de l’ancienne chartreuse de Petit-Quevilly, rue Ursin-Scheid, occupé jusqu’ici par les services de l’Archéologie. Et ne parlons pas, plus modestement, du petit manoir du Tronquay, à Mont-Saint-Aignan, bien menacé aussi après le départ du Musée national de l’éducation. Or l’Etat n’est pas seul en cause : n’est- ce pas la Région qui cherche à se dessaisir de l’ancien couvent des Pénitents, rue Saint-Hilaire, ou se trouvait logée l’AREHN ? L’édifice le plus remarquable de ce quartier plutôt déshérité de l’Est rouennais trouvera-t-il un acquéreur respectueux de sa valeur patrimoniale ?

crutel Plus discrète, s’agissant de simples maisons, mais non moins inquiétante est la révision officiellement demandée d’un Plan Local d’Urbanisme dont notre société avait largement contribué à établir la liste d’édifices dignes d’intérêt. Sans méconnaître tel problème, telle situation d’urgence incitant à faire disparaître un immeuble squatté ou quelque indigne friche urbaine, nous ne pouvons admettre que des bâtiments d’une réelle qualité architecturale, exceptionnels dans leur quartier, puissent être délibérément privés d’une protection méritée. Le cas précis qu’on citera est, sur la rive gauche, celui de la très belle propriété sise à l’angle des rues Méridienne et Octave-Crutel, dans l’emprise actuelle de la clinique de l’Europe. Loin de nous l’idée d’entraver l’extension légitime de cet établissement ; mais ne peut-elle inclure intelligemment cette belle « demeure du XIXe siècle » (4), résidence jadis d’un filateur qui, à la fortune, joignait un véritable goût architectural et décoratif ? A deux reprises a été refusé ici le permis de démolir, preuve de l’intérêt porté à ce bâtiment par les A.B.F. Va-t-on profiter d’une révision du P.L.U. pour s’en débarrasser insidieusement ? Ce serait un fâcheux précédent, encourageant d’autres appauvrissements du patrimoine de nos quartiers.

Pour finir cependant sur une note plus positive, signalons les premiers résultats, très encourageants, de la commission municipale des cimetières à laquelle les A.M.R., bons connaisseurs depuis leur étude du Monumental qui fait référence, ont apporté tout leur concours. Une amélioration est déjà sensible dans la signalétique, le débroussaillement et le nettoyage de tombes importantes de cette dernière nécropole. Le travail se poursuit, qui devrait à terme rendre à ce « Père-Lachaise rouennais » si visité lors des Journées du Patrimoine non seulement sa beauté mais, disons-le, sa dignité.

 

Jean-Pierre CHALINE, Président

1) Dans la série « La grâce d’une cathédrale » éditée par La Nuée bleue, où ont déjà paru de tels ouvrages magistraux très richement illustrés sur Strasbourg et sur Reims.
2) Cf. L’abbaye de Saint-Ouen des origines à nos jours, sous la direction de Jean-Pierre Chaline, Rouen, Société de l’Histoire de Normandie, 2009.
3) Chantier sous la direction de l’architecte en chef Régis Martin. Coût : 7,7 M. d’euros, assumés par la Ville, la Région, l’Etat et le Département.
4) Cet immeuble est décrit, photos à l’appui, dans notre livre Demeures rouennaises du XIXe siècle , Amis des monuments rouennais, 2008, p. 173.