Editorial 2019

du bulletin de la Société des Amis des Monuments Rouennais :

• En choisissant, pour illustrer la couverture de notre Bulletin 2018, le spectaculaire incendie, gravé par E. H. Langlois, de la flèche de notre cathédrale en 1822, nous ne pensions pas être prémonitoires d’un drame comparable mais à retentissement mondial, celui de Notre-Dame de Paris. Les AMR ont d’emblée décidé de participer à la souscription ouverte pour la remettre en état. Mais combien de nos églises sont en attente de travaux non moins nécessaires pour leur survie ! Ne les oublions pas …

• Pour revenir à Rouen, l’aiguillon, avec une date-butoir, que représentait l’Armada 2019 n’aura pas suffi à venir totalement à bout des multiples chantiers engagés à travers la ville et dont les Rouennais s’impatientent. Trop ambitieux, ce rattrapage de décennies de négligence ? Il y avait en effet de quoi faire. Rappelons par exemple aux abords de la gare, fatals aux amortisseurs, ces effrayants nids de poule où auraient pu couver des autruches ! Si, sur la place Tissot, les travaux ont pris fin en mai, on peut se demander si l’immense dallage – qu’égayèrent au printemps des arbustes en fleurs – ne posera pas quelques problèmes en cas de verglas et si les seniors, en nombre croissant, apprécieront le cheminement supplémentaire qu’on leur impose désormais du boulevard à la gare, avec des emmarchements sournois propres à activer le SAMU !

aitreCe chantier du parvis aura eu au moins le mérite de retarder celui du regrettable immeuble prévu rue de La Rochefoucauld, au ras de l’église Saint-Romain, et dont le permis s’est vu, hélas, prorogé1. Rue du Donjon, en revanche, la construction du très massif hôtel s’achève, débordant même sur l’alignement des immeubles voisins. Sa future clientèle prêtera-t-elle quelque attention à la vieille tour voisine, dont l’intérêt muséographique n’a été que trop sacrifié aux fantaisies d’un «Escape Game» ?

• Avec l’Aître Saint-Maclou, c’est une grande satisfaction de voir, grâce aux équipes compétentes bien dirigées par l’architecte en chef Richard Duplat, non seulement l’ouverture d’une galerie à l’ouest mais, mieux encore, la parfaite restauration de deux côtés de la cour, ce qui promet un achèvement pour 2020.

• Plus bas, le square Verdrel retrouve sa verdure et d’heureux aménagements sont à signaler place de la Rougemare ou aux alentours du musée des Beaux-Arts. N’aurait-on pu en profiter pour dénommer «François Depeaux» la placette créée entre Saint-Godard et le musée Le Secq des Tournelles ? Le généreux mécène, grand oublié de la toponymie urbaine, n’aura droit finalement – et non sans peine – qu’à une voie du futur éco-quartier Flaubert honorant seulement en lui l’importateur de charbons…

• De cette année 2018-19, deux projets majeurs sont à retenir, auxquels les AMR ont apporté toute leur attention, dans leur présentation et dans des réunions qu’ils avaient eux-mêmes suscitées.

--- verrièreLe premier projet, lancé par la Métropole, concerne le «Pôle muséal Beauvoisine», visant à réunir et à moderniser les deux vénérables musées des Antiquités et des Sciences naturelles. Depuis longtemps, notre association préconise une utilisation à leur profit des bâtiments d’en face, voués jadis à un enseignement universitaire mais qu’on a laissés se dégrader peu à peu. On ne peut donc que se réjouir de voir enfin programmée leur reconversion muséale dans un ensemble repensé et réaménagé. Est-ce bien toutefois le cas ? L’idée première d’un musée-phare résolument moderne dans sa conception et faisant place à des thématiques nouvelles semble s’être réduite à une simple extension de l’espace dévolu aux présentes collections dont une partie, seule, est exposée ; des collections non dépourvues, sans doute, d’intérêt mais nullement en mesure de susciter un regain véritable de curiosité tel qu’on a pu le voir à l’Historial Jeanne-d’Arc. Par ailleurs, quelle unité, quelle continuité entre des bâtiments répartis de part et d’autre d’un vaste passage ouvert exposé à toutes les intempéries ? Les quelque 700 m2 que l’on espère ainsi gagner en face ne feront qu’ajouter incommodément quelques salles de plus à l’existant, déjà mal réparti dans l’ancien couvent des Visitandines.

- verrièreC’est pourquoi les AMR, en accord avec plusieurs autres sociétés savantes présentes à la réunion du 5 décembre dernier, et en réponse à l’invitation faite alors par M. le Maire de Rouen de donner avis et idées quant à ce projet muséal, expriment tout à la fois un souhait et une suggestion pour en faciliter la réalisation : tout d’abord le souhait que cette restructuration soit enfin l’occasion d’ouvrir, ce qui manque étrangement à Rouen, des salles illustrant quelques grands moments de l’histoire de la ville, par exemple le Rouen de Corneille et Fontenelle, ou celui de Flaubert (et de Pouchet !), avec à la fois des présentations modernes et des toiles ou autres objets issus de nos divers musées. Pas la place, nous dira-t-on ? C’est pourquoi nous suggérons d’accroître – et d’unifier – le futur espace muséal en recouvrant tout le passage d’une verrière. Ce qui a si bien réussi au musée des Beaux-Arts, avec la galerie des sculptures, ne peut-on le refaire ici ? Ajoutons que la pente du terrain, dénivelé de plus de 3 m. depuis l’escalier du square jusqu’à la rue Beauvoisine, permettrait d’aménager là un sous-sol lui aussi bien venu pour des usages utilitaires. Nous lançons simplement l’idée. Aux maîtres d’œuvre et aux architectes en charge du projet d’en examiner l’intérêt et d’en tirer parti.

--- StPierreChL’autre grand sujet qui aura marqué l’année 2019 est l’«appel à projets» lancé le 7 mai par la Ville, concernant quatre anciennes églises. Une démarche dont le ton «participatif» ne saurait cacher l’impérieux désir de se débarrasser d’édifices aujourd’hui sans affectation, dont on n’entend plus assumer les frais d’entretien ou de réparation. Les AMR n’ont pas manqué d’être présents à chacune des visites organisées les 13 et 14 mai pour présenter les lieux.

- Saint-Pierre-du-Châtel, supprimée comme église dès 1790 et longtemps dévolue à un usage commercial, n’est plus qu’une ruine depuis les bombardements de 1944. Bien qu’inscrite en 1926 au titre des M.H., elle n’a jamais vu se concrétiser les divers projets de reconversion élaborés par les élèves de l’Ecole d’architecture. Sa belle charpente aux bois sculptés, qu’on avait démontée et qui aurait permis de recouvrir la nef, a progressivement disparu des dépôts où elle était entreposée. Restent, au pied du clocher SteXPelletiersdont on a arraché les statues, des murs médiocrement consolidés peu attractifs pour qui voudrait faire ici autre chose qu’une ruine romantique.

- Sainte-Croix-des-Pelletiers, également fermée sous la Révolution, a dû à son étroite imbrication dans le bâti avoisinant de subsister presque en l’état, servant longtemps d’entrepôt avant de devenir, vers 1960, une salle de conférences qu’utilisa durablement Connaître Rouen avant qu’un équipement par trop vétuste oblige les AMR à chercher d’autres lieux. Débarrassée de ses fauteuils, la large nef, voûtée de bois, offre un bel espace où l’on redécouvre, sur les côtés, de beaux décors sculptés peuplés d’anges baroques. C’est peut-être le plus aisément réutilisable des édifices en cause. Mais quel que soit le projet de reconversion, il faudrait veiller à ce qu’il respecte ce patrimoine méconnu et en maintienne, autant que possible, la visibilité.

- Si ces deux églises ont perdu de longue date toute affectation cultuelle, il n’en va pas de même des deux autres, désacralisées depuis peu et qui conservent un important décor religieux. Saint-Paul, dont le territoire paroissial a été sacrifié à la circulation automobile, reste un témoin de son ancien quartier et, surtout, avec ses deux tours, un signe fort qu’il faut absolument garder à l’entrée-est d’une ville dite «aux cent clochers». Bel exemple d’architecture néo-romane, son bon état de conservation et son ample nef permettraient, avec une ouverture dans le flanc sud, d’en faire le dépôt lapidaire et de bois sculptés qui fait si cruellement défaut à Rouen, où trop de ces vestiges se dégradent ou se voient pillés. Ce serait certainement le meilleur usage possible, face au risque de démolition ou d’usage inconvenant. Le plus choquant est qu’on joigne dans la même offre cette église fin XIXe siècle et la petite chapelle attenante qui lui servait de sacristie, un joyau du XIe siècle classé M.H. depuis 1926, qui ne pourra que pâtir d’un bouleversement des lieux.

StPaul chapelle

- Evoquons enfin Saint-Nicaise, principal fardeau dont la Ville aimerait se décharger, mais aussi élément majeur de notre patrimoine : l’église n’est-elle pas inscrite en totalité à l’Inventaire supplémentaire des M.H. depuis 1981, pour le double intérêt d’un choeur gothique flamboyant et de la partie reconstruite, après l’incendie de 1934, par les architectes Pierre Chirol et Emile Gaillard ? Un éventuel repreneur aurait à assumer les gros travaux de restauration nécessaires à la fois au clocher, dont le béton dégradé a entraîné dès 2004 une fermeture de l’église au public, et aux bas-côtés du choeur actuellement étayés. Mais quelle reconversion possible, et acceptable, pour ce vaste espace intérieur dont l’exceptionnelle parure de vitraux dus à Max Ingrand ne saurait être éliminée ? Quant au magnifique retable baroque, oeuvre de Mazeline au XVIIe siècle, peut-on admettre qu’il soit un jour privatisé et enlevé au regard des Rouennais ? L’idée de faire de Saint-Nicaise une annexe du Conservatoire voisin, avec ses orgues et sa capacité de salle de concert, suggérée de longue date par les AMR et plus récemment développée par la Boise, est probablement la plus satisfaisante ; mais la dernière rencontre avec les responsables municipaux a montré que la Ville n’entendait plus engager là la moindre dépense, réservant ses crédits aux coûteux travaux – non moins nécessaires, il est vrai – qu’exige l’abbatiale Saint-Ouen.

StNicaise chapelle

- Un jury se réunira en septembre pour examiner les projets reçus. Souhaitons qu’il fasse preuve de sagesse et qu’il exige d’éventuels promoteurs le plus grand respect pour un patrimoine aventuré en mains privées.

• Cet exercice 2018-19, enfin, aura vu, votées le 23 avril par notre Assemblée générale, deux importantes réformes : celle des statuts de l’association, dont on trouvera le texte remis à jour à la fin du Bulletin 2019, et celle de notre fonctionnement, avec un programme unique AMR - Connaître Rouen ainsi qu’un mode de cotisation nouveau mais, qu’on se rassure, sans augmentation.

• Nous tiendrons le mardi 15 octobre prochain une Assemblée générale à laquelle sont conviés tous nos membres inscrits pour l’année 2019-2020.

A tous, je souhaite une bonne rentrée.

Jean-Pierre CHALINE
président des Amis des Monuments Rouennais

Note 1. Lettre de rejet du recours gracieux formé à l’encontre de ce permis de construire, adressée aux AMR le 16 mai par Mme Rambaud, adjointe à l’urbanisme.

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